HUCK, Dominique

Avant-propos : Les langues des enfants « issus de l’immigration » dans le champ éducatif français

 
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TEXTE INTÉGRAL

Les journées d’étude, dont ce volume des Cahiers du GEPE est issu, s’inscrivent dans une préoccupation de recherche plurielle de l’équipe GEPE.

Par nature, les travaux des chercheurs du GEPE se situent dans le champ du plurilinguisme et du contact de langues. Par ailleurs, le plurilinguisme dans l’espace scolaire joue un rôle majeur dans la recherche au GEPE, tant comme objet de recherche que comme terrain de recherche. Et c’est par le biais du monde éducatif que plusieurs chercheurs se sont intéressés à des questions en lien avec la migration, sans qu’il s’agisse d’un domaine de recherche privilégié. C’est la raison pour laquelle notre propos s’est voulu à la fois prudent et modeste.

Nous avions souhaité aborder la réflexion sur la place réservée aux migrants, à leurs langues et leurs cultures dans la société d’accueil, en nous intéressant aux discours dans et sur l’espace scolaire. En effet, le terrain scolaire, caractérisé par la diversité linguistique et culturelle de son public, constitue un espace social spécifique où s'articulent les discours de nombreux acteurs : d’un côté, les acteurs politiques (discours officiels, programmes scolaires, etc.), sociaux (syndicats, associations, etc.) et médiatiques (presse, audiovisuel) et, de l’autre, les discours des acteurs à l’école, où se côtoient les élèves (issus de l’immigration ou pas), les enseignants, l’administration scolaire et les parents.

Dans sa contribution sur le « Discours officiel français sur les élèves (ex-)étrangers et leur apprentissage de la langue française », Gabrielle Varro revient sur quarante ans de productions discursives des autorités scolaires et tend à montrer que, fondamentalement, les positions ont peu changé, notamment dans la perception de la présence d’une langue autre que le français. Si les catégorisations / désignations des élèves ont pu connaître des changements (cf. aussi la contribution de S. Galligani) et si, éventuellement, les angles d’attaque ont pu être différenciés, s’agissant de la question de l’enseignement-apprentissage du français, G. Varro souligne l’absence persistante de son articulation avec l’usage d’autres langues, fondée sur une absence centrale : dans les discours des autorités scolaires, ces élèves semblent être des personnes sans langue.

Stéphanie Galligani revient précisément sur les catégorisations / dénominations des « enfants venus d’ailleurs » produites dans les textes officiels et s’interroge sur la manière dont des acteurs à l’école, plus spécifiquement les enseignants, s’approprient ces catégorisations et quels rôles elles sont appelées à jouer, tendanciellement, chez les enseignants. D’une certaine manière, elle tend à montrer que ces catégorisations / dénominations jouent un rôle sécurisant dans la mesure où elles fournissent un outil dans un contexte où les acteurs eux-mêmes se trouvent parfois en difficulté pour lire et comprendre les changements sociétaux. Indirectement, le discours des enseignants devient ainsi un relais des catégorisations / dénominations des autorités politiques.

C’est au discours d’autres acteurs de l’école, celui des élèves, que s’intéresse Ann-Birte Krüger. Dans une étude exploratoire, elle examine le « discours sur l’enseignement scolaire des langues », à partir d’entretiens avec des enfants « issus de l’immigration turque en Alsace ». Elle cherche à étudier les représentations partagées (ou non) à propos des différentes langues en présence (« turc », « français », « allemand »), qui n’ont ni les mêmes statuts ni les mêmes fonctions. C’est donc un autre angle d’attaque qui est choisi et qui, d’une certaine manière, montre la complexité du rapport entre les langues, d’une part, et l’hétérogénéité des situations singulières, d’autre part. Il s’agit là d’éléments qui ne peuvent qu’inciter à approfondir l’étude de ces « discours sur » produits par les apprenants.

Jeanne Gonac’h s’attache à analyser « l’effet des pratiques de la langue d’origine en famille » (ici : le turc, parce qu’on lui prête une vitalité particulière) « sur la compétence dans la langue du pays d’installation ». C’est par une étude empirique faite avec des lycéens et des étudiants que la question de la compétence à l’écrit (en français) entre « monolingues » et « bilingues » a été examinée. Elle en arrive à la conclusion que c’est probablement un facteur sociétal, celui de l’exclusion, qui est en cause et non les compétences linguistiques en français en tant que telles.

Un article original de Laurent Puren donne une dimension diachronique à la fois aux représentations sociales et au métadiscours scientifique, signal de ce que l’altérité reste une préoccupation au sein d’une société malgré tous les changements qu’elle connaît et que le discours ordinaire comme le discours savant doivent sans cesse être scrutés sur leur sens et leur portée, comme le montrent les contributions de G. Varro et de S. Galligani.

Les champs de recherche dans lesquels s’inscrivent l’ensemble de ces questions restent étroitement dépendants du développement des sociétés et du regard des chercheurs, qui n’échappent pas aux contingences sociétales. Jacqueline Billiez propose un retour sur l’activité scientifique autour des langues des descendants des migrants à l’école, avec une lecture réflexive des recherches entreprises dans le champ académique autour de questionnements sociétaux depuis une quarantaine d’années. Cette lecture rappelle la nécessaire conscience dont le chercheur doit faire montre en se souvenant à chaque instant qu’il s’inscrit lui-même dans un contexte sociétal situé temporellement et socialement, d’une part, et qu’une approche réflexive reste sans doute une forme de nécessité pour que le lecteur sache « d’où » parle le chercheur1, d’autre part.

Nous remercions tous les chercheurs et acteurs qui ont participé aux journées d’étude et regrettons de ne pas avoir pu publier l’ensemble des interventions et les échanges qui ont eu lieu après chaque communication.

Ce numéro des Cahiers du GEPE n’en sera pas moins une pierre, sans doute modeste, dans la construction du champ du savoir autour des questions que soulèvent « Les langues des enfants ‘issus de l’immigration’ ».


Notes

1  Un entretien conduit par Stéphanie Galligani avec Jacqueline Billiez en mars 2010 (en quatre parties) illustre et complète la contribution publiée : http://www.youtube.com/watch?v=MwtPYWubDec (consultation : avril 2012)


POUR CITER CE DOCUMENT

HUCK, Dominique, 2012, «Avant-propos : Les langues des enfants « issus de l’immigration » dans le champ éducatif français», Les Cahiers du GEPE, N°4/ 2012. Les langues des enfants ‘issus de l’immigration’ dans le champ éducatif français, Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://www.cahiersdugepe.fr/index.php?id=2166
 


A PROPOS DE

Dominique HUCK

huck@unistra.fr
Enseignant-chercheur à l’Université de Strasbourg.
Dominique Huck est responsable du Groupe d’études sur le plurilinguisme européen (GEPE), équipe interne de l’EA 1339 Linguistique, langue, parole (LiLPa). Ses travaux de ces dernières années s’ancrent dans le champ de la dialectologie, de la sociolinguistique et des politiques linguistiques, en particulier dans le domaine éducatif.